Revue Française des Méthodes Visuelles
Migration[s] en images

N°4, 06-2020
ISBN : 978-2-85892-471-4
https://rfmv.fr/numeros/4/

Sociologie visuelle, an « italian way » ?

Entretien avec des sociologues visuels italiens

Fabio La Rocca, Maître de conférences en sociologie, Université Paul-Valéry Montpellier 3, LERSEM-IRSA

Galerie des images
Patrizia Faccioli Giuseppe Losacco Francesco Mattioli Cristiano Mutti

Sociologie visuelle, an « italian way » ?

Entretien avec des sociologues visuels italiens

Patrizia Faccioli

Giuseppe Losacco

Francesco Mattioli

Cristiano Mutti

Patrizia Faccioli

Ancienne enseignante de sociologie à l’université de Bologne, Patrizia Faccioli y était responsable du laboratoire de sociologie visuelle. Membre du comité de l’International Visual Sociology Association (IVSA), elle a contribué au développement de la sociologie visuelle en Italie. Parmi ses publications : L’immagine sociologica. Relazioni famigliari e ricerca visuale (1997), Mondi da vedere. Verso una sociologia più visuale avec Douglas Harper (1999), Nuovo manuale di sociologia visuale. Dall’analogico al digitale avec Giuseppe Losacco (2010).

Giuseppe Losacco

Docteur en sociologie et politiques sociales, Giuseppe Losacco enseigne au département de sociologie à l’université de Bologne où il a conduit des activités de recherche dans le laboratoire de sociologie visuelle et il participe aux activités formatives de la Dunkerque University of Pittsburg de Rome. Ses intérêts d’études s’orientent vers la sociologie urbaine, la théorie sociologique et la méthode qualitative. Il est l’auteur de plusieurs essais sur la communication visuelle et l’utilisation de la vidéo dans la recherche sociologique. Parmi ses publications : Nuovo manuale di sociologia visuale. Dall’analogico al digitale avec Patrizia Faccioli (2010), Sociologia visuale e studi di territorio (2012).

Francesco Mattioli

Professeur de sociologie à l’université de Rome La Sapienza, Francesco Mattioli est le fondateur de la sociologie visuelle italienne. Ses intérêts de recherche portent sur la sociométrie, la network analysis, l’espace urbain, la sociologie des groupes. Parmi ses publications : Sociologia visuale : che cosa è, come si fa (2007), La comunicazione sociologica (2013), I simboli del fascismo nella Roma del XXI secolo. Cronache di un oblio avec Douglas Harper (2014).

Cristiano Mutti

Enseignant à l’université Bicocca de Milan au département de sociologie et de recherche sociale, Cristiano Mutti a une longue expérience didactique et de recherche des technologies visuelles et des instruments méthodologiques en support de la recherche sociale avec la création du Visual Research Lab. Il est le fondateur d’Imago Editor (Information Multimedia Agent Operator) qui opère dans le domaine de la stratégie de communication et multimédia.

FABIO LA ROCCA: Comment définissez-vous la sociologie visuelle ?

FRANCESCO MATTIOLI: Dans le passé, il y a eu un gros débat pour savoir si la sociologie visuelle est une discipline, une méthode ou une technique. Dans mon livre La sociologia cosa è, come si fa (Buonanno Editore), je propose deux acceptions : l’une, « forte », qui exige que la sociologie visuelle offre une information scientifique originale et donc « additive » ; l’autre, « faible », qui assimile chaque forme de contribution visuelle à la connaissance du social, donc aussi en sens esthétique ou comme « illustration » de données récoltées d’une autre manière. Toutefois la réalité est autre : la sociologie visuelle est une approche méthodologique, une méthode. Par méthode, il faut entendre un mode original de connaissance du réel. Elle permet de rendre compte de la complexité et de l’interdépendance des éléments du social de façon simultanée. Chaque description verbale ou écrite, par contre, est obligée à une description séquentielle et substantiellement incomplète.

CRISTIANO MUTTI: Il y a quelques années, pendant une réunion de sociologues visuels italiens à Viterbo en 2006, nous l’avons définie comme meta-méthode, c’est-à-dire comme une méthodologie de recherche applicable (potentiellement) à un grand nombre de disciplines sociales et surtout, à mon avis, intégrable à d’autres méthodologies qualitatives de recherche comme par exemple l’observation participante, l’interview qualitative, les focus group, les ethno-méthodes ou l’approche ethnographique.

GIUSEPPE LOSACCO: Une sociologie qui récupère le primat de la visualisation comme forme d’interaction symbolique et comme langage privilégié de l’agir social en chaque époque.

PATRIZIA FACCIOLI: Mon opinion est que la sociologie visuelle possède deux âmes : elle est en même temps une méthodologie et une discipline autonome. En tant que méthodologie, ses techniques d’enquête peuvent être appliquées à tous les domaines disciplinaires de la sociologie – par exemple le travail, le territoire, la communication, etc. – ainsi qu’aux autres disciplines voisines comme l’anthropologie ou la psychologie. Même si nous la pensons comme une méthodologie, il faut admettre qu’elle est capable de nous fournir des informations que nous ne réussirons jamais à obtenir autrement. La recherche vidéo-photographique sur le terrain nous donne la possibilité d’enregistrer les mouvements des flux culturels qui se manifestent visuellement. Les techniques de la photo-elicitation et de production subjective des images se basent sur la nature polysémique des données visuelles, leur interprétation et production reflètent donc les ways of seeing des sujets de la recherche. Comme discipline autonome, la sociologie visuelle doit avoir son domaine d’étude particulier. Lequel ? On pourrait en indiquer au moins deux : les processus de visualisation et les pratiques de la vie quotidienne. Travailler sur la visualisation signifie analyser les données visuelles qui nous submergent pour en déconstruire les diverses strates de signification et en déterminer le contexte de production et les idéologies véhiculées. En d’autres termes, il s’agit de déconstruire les modalités dans lesquelles se produisent les différences en termes de classe, race, sexe et genre. Dans le domaine de la visualisation travaillent surtout les chercheurs liés au domaine des Visual Studies parmi lesquels on pourrait mentionner les travaux de Mirzoef, Evans et Hall, Jenks. Pour ce qui est de la vie quotidienne, étudier ses pratiques signifie observer les façons dont les individus, dans leur vie quotidienne, utilisent le langage visuel comme moyen privilégié de communication. S’il est vrai que le monde est devenu, ou est en train de devenir, toujours plus visuel, il n’y a pas de certitude sur ce que cela signifie pour les individus qui habitent ce monde. Ils existent diverses études sur les effets des médias, qui actuellement convergent vers la notion de « réalité médiate », c’est-à-dire la production d’images du monde qui entrent dans les processus subjectifs de construction de la réalité sociale. Et il y a aussi des études sur les conséquences, surtout pour les identités individuelles, des expériences dans la réalité virtuelle vécues comme réelles. Mais il n’y a pas d’études significatives sur les effets que les dimensions visuelles de la vie sociale ont sur les individus. Pour le dire autrement, comment agissent et communiquent les dimensions visuelles de la globalisation (les images, les objets, les données visuelles vécues et celles vivantes) sur la construction des significations, sur la clarification des normes et des valeurs, sur le règlement des interactions, sur l’affirmation des différences et des appartenances et, enfin, sur l’imaginaire et les parcours de construction des identités ? Si cela est le rôle que les images ont dans la vie quotidienne, une science sociale qui ne prend pas en considération les parcours de construction de sens médiats par les images, à mon sens, n’arrive nulle part.

F.L.R.: Quelle position occupe aujourd’hui la sociologie visuelle dans les sciences sociales ? Et en quelle manière la photographie, la vidéo, le cinéma peuvent-ils enrichir une recherche sur le terrain ?

G.L.: La sociologie visuelle est encore considérée comme une méthode tandis que, au contraire, elle est une véritable approche de connaissance : photographie et vidéo sont en même temps objets d’analyse (production home made et professionnelle) et instruments d’enquête. Dans la recherche sur le terrain, ces derniers, outils précieux pour recueillir des données, deviennent aussi un témoignage du rapport qui se crée entre l’observateur et le phénomène observé. La mise en « frame » du monde étudié, et donc la sélection de sens offert, nous permet d’instaurer un rapport empathique avec ce que nous regardons à travers les yeux d’observateurs, en cueillant de ce fait ses pertinences et ses catégorisations.

P.F.: Si l’on s’interroge sur la position qu’occupe aujourd’hui la sociologie visuelle dans les sciences sociales, on s’aperçoit que, d’un côté, elle est en position de marginalité dans le sens où les sociologues qui s’auto-définissent « visuels » ne sont pas nombreux. De l’autre, par contre, ceux qui « découvrent » le potentiel des images et les utilisent dans leurs pratiques de recherche sont toujours plus nombreux. De ce fait, la sociologie est en train de devenir toujours plus visuelle.

C.M.: La sociologie visuelle se confronte constamment, plus que les autres méthodes, avec les problématiques qui confinent entre l’activité d’observation et l’interprétation, surtout quand il y a la nécessité d’assumer une approche « objective » et détachée par rapport aux phénomènes en train d’être étudiés, plutôt qu’une approche plus subjective et entraînée avec le contexte d’analyse. Elle vit constamment ce type de conflit, en particulier pendant le travail sur le terrain qui souvent se miroite dans une série de doutes et de questions à propos de son efficacité comme méthodologie de recherche et de sa crédibilité dans les résultats produits. Une grande partie de la question sur la pertinence, l’efficacité et la crédibilité des techniques visuelles appliquées à la recherche sociale, à mon avis, tourne autour de la problématique qui concerne les degrés de subjectivité et d’objectivité soutenus et contrôlés par le chercheur pendant la phase de recherche sur le terrain. Je ne me réfère pas au niveau d’implication ou de détachement qui peut conditionner de manière émotive le chercheur, mais à ce degré variable de subjectivité qui s’exprime à travers l’usage des instruments qu’il a choisi d’adopter et qui peut être contrôlé seulement grâce à la distance qu’il choisit d’interposer entre lui-même et la caméra dans l’instant de la prise de vue. Il faut aussi dire que la présence de la subjectivité et de l’interprétation personnelle des événements n’est pas toujours un handicap, surtout dans les cas où il y a l’intention d’employer ce matériel comme stimuli pour une discussion, une interview en profondeur ou pour comprendre un imaginaire méconnu par rapport aux principales questions de recherche. Il est fondamental de pouvoir transformer l’information visuelle dans une donnée et pour cela, en suivant les enseignements de la méthodologie qualitative classique, il est convenable de construire un frame d’analyse approprié à l’intérieur duquel peuvent être placés tous les enregistrements produits ou sélectionnés qui vont former une base de données empiriquement observable. D’une certaine manière, dans la collocation de la sociologie visuelle à l’intérieur de sciences sociales il semble se proposer, avec des questions nouvelles, une polémique dépassée (au moins d’un point de vue personnel) qui a opposé les méthodes qualitatives et quantitatives, où souvent l’on oublie que seulement avec leur intégration il est possible de chercher à comprendre qualitativement un phénomène et de l’expliquer quantitativement en termes sociologiques.

F.M.: Pendant qu’en outre-Atlantique la sociologie visuelle a acquis une dignité scientifique totale et est continuellement en croissance, même aux niveaux académiques les plus hauts, elle souffre encore en Italie d’une certaine marginalité. En fait, certains pensent qu’il s’agit d’une approche qualitative soumise aux techniques déjà éprouvées (life story, etc.) alors que les « quantophréniques » leur nient toute valeur en l’accusant de trop céder aux extrémismes. D’un côté, par la faute de quelques sociologues visuels trop désinvoltes, ces limitations et surtout ces accusations peuvent être vraies ; de l’autre, on ne comprend pas que la rigueur méthodologique de la recherche, quantitative ou qualitative, peut être aussi appliquée à la recherche visuelle. En relation à la deuxième partie de la question, la cinématographie stricto sensu serait plus « valide » parce qu’elle restitue le mouvement, c’est-à-dire l’action sociale qui est séquentielle. Si on utilise la photographie, c’est parce que dans certains cas elle est suffisante (par exemple la photo-stimuli), utile (dans le before and after sur le changement urbain), plus économique et probablement moins enclin à la suggestion « créative » et impressionniste. Une chose est certaine : ce n’est pas le cinéma en tant qu’art qui aide la sociologie ; la sociologie est une science. Le cinéma peut, ou mieux, devrait puiser à la sociologie pour produire une communication artistique, formative. L’aide de la sociologie visuelle dans la recherche sur le terrain est fondamentale pour la simple raison qu’elle est une méthode sociologique apte à offrir des données originales et optimisées sur des phénomènes interactifs complexes, connaissables à travers l’observation.

F.L.R.: Quel est par contre l’apport de la révolution technologique, en particulier numérique, dans la démarche de la sociologie visuelle ?

P.F.: Le passage de l’analogique au numérique ne doit pas se lire comme une transformation radicale de la manière de faire recherche. Dans ce scénario, nous pouvons voir de quelle manière le Réseau devient de plus en plus le lieu de l’image et comment les hypertextes, la multimédialité, les sites web multiplient la possibilité de divulgation de la communication visuelle et permettent le développement de formes collaboratives, et aussi l’augmentation de la relation connective en utilisant des langages de communication toujours plus visuels. La sociologie visuelle doit transformer ses modalités d’observation, analyse et restitution des images sur la base de transformations technologiques mais aussi sociales. Elle doit sortir de l’époque analogique et entrer dans celle technologique puisque la communication visuelle devient désormais un langage médiatisé par le display numérique.

C.M.: La révolution technologique a été fondamentale pour la naissance de la sociologie visuelle et elle continue à l’influencer de façon déterminante sous des multiples aspects, et pas seulement du point de vue de l’image. En 1998, quand j’ai commencé à m’y intéresser, se consolidaient parmi un public plus large deux situations de programmes aptes à élaborer l’information visuelle1. Ce n’est pas un hasard si à Milan on entreprend de s’intéresser à la sociologie visuelle à l’intérieur d’un cycle de projets didactiques en ligne, Moebius et Urbana98 (1996-1998), organisés par le CTU2 en collaboration avec le cours de sociologie urbaine du professeur Martinotti. De ces expériences est né le projet Photometropolis, un hypertexte didactique de sociologie urbaine (réalisé en langage html) avec l’utilisation du récit iconographique ou de l’approche socio-iconographique de la ville3, et qui fut une source vitale pour la naissance du laboratoire de sociologie visuelle4 dans la nouvelle faculté de sociologie de l’université Bicocca de Milan. Cet intérêt est donc le résultat de deux expériences différentes qui se sont presque accidentellement combinées : d’un côté l’application des images à l’étude et à la compréhension des phénomènes urbains, de l’autre l’utilisation des technologies pour l’enseignement universitaire de la sociologie urbaine, grâce à l’avancement technologique de ces années. Dans cette expérience, nous retrouvons dans la sociologie urbaine un domaine d’étude privilégiée, confirmation de ce que j’ai dit avant et de ce que, à cette époque, pouvait être réalisé dans des situations de niche comme le montage vidéo, tandis qu’aujourd’hui cela est possible à haut niveau avec un simple ordinateur portable. Manipuler et traiter l’information audiovisuelle de diverses manières est désormais à la portée de tout un chacun, au moins d’un point de vue des ressources technologiques. L’augmentation de la complexité est une conséquence du grand développement informatique de ces derniers dix ans : les connaissances théoriques et pratiques nécessaires à gérer cette grande potentialité technologique sont en constante évolution. L’interactivité et la possibilité d’utiliser les instruments de communications novateurs comme les social network, YouTube ou d’autres ressources dans la Toile, ouvrent les portes à une nouvelle façon de faire de la recherche sociale et deviennent des instruments pour conduire l’enquête sur le terrain. Potentiellement, la sociologie visuelle peut bénéficier de cela plus que les autres méthodologies. L’apprentissage de nouveaux langages, comme la programmation en php pour la réalisation de sites dynamiques, deviennent dans ce secteur, de mon point de vue, des connaissances de plus en plus précieuses. Nous ne savons pas encore quels niveaux technologiques futurs vont s’ouvrir et comment pourraient intéresser les pratiques de la visualisation dans l’intégration de la recherche sociale, mais une chose est certaine : c’est la forte dépendance de cette approche avec la technologie.

G.L.: Pour certains, la numérisation de l’image est simplement un progrès technologique et donc un « simple » changement de support ; pour d’autres il s’agit d’une transformation qui conduit à la mort de l’analogon et à l’émergence d’une forme de figuration – simulacre, vide de contenus et sans référence à la réalité. Mais il y a aussi ceux qui pensent, et je suis d’accord avec eux, que la numérisation de l’image amène à une transformation (positive) du rapport entre sujet et représentation. La numérisation est le précurseur d’une diminution du seuil d’accès aux instrumentations et à l’élévation contemporaine de l’éducation à l’image. Pour ce qui concerne la sociologie visuelle, la numérisation amènera, pour ces raisons, à un intérêt nouveau vers les méthodologies et les pratiques qu’elle offre.

F.L.R.: Y a-t-il une spécificité de la sociologie visuelle italienne ? Comment expliquez-vous l’essor de ce champ en Italie, quand les autres pays européens se montrent plus frileux ?

F.M.: Les pays européens ont commencé bien avant l’Italie : dans les années 1960 par exemple, Duverger et Naville parlaient déjà de recherche avec la photographie et la vidéo. Mais en Europe le discours sur la méthodologie semble plus faible qu’en Italie. En fait, en Italie Franco Ferrarotti a fait de la photographie sociale un crochet pour les sociologues politiquement engagés afin de dénoncer la pauvreté des périphéries. De mon côté, j’en ai fait un instrument méthodologiquement irrépréhensible (c’est-à-dire scientifique), limité aux domaines dans lesquels elle permet de fournir des informations originelles et « additives ». La sociologie visuelle italienne n’est pas homogène : pour certains elle est liée à la méthodologie scientifique, qualitative ou quantitative ; pour d’autres elle ressemble à un photojournalisme idéologiquement engagé ; pour d’autres encore, elle représente un domaine créatif qui cherche désespérément à concilier une identité artistique et une sociologie de type vaguement ésotérique. Je crois que seule la première version est une sociologie visuelle, le reste est autre chose, à respecter, mais autre.

G.L.: En Italie, le discours est, en prévalence, développé autour de la réflexion théorique et épistémologique sur la sociologie visuelle en cherchant à libérer la discipline de sa relégation au seul domaine méthodologique. Un défi pas facile mais qui probablement a stimulé d’autres spécialistes à réfléchir sur les potentialités de ce domaine disciplinaire. Le public reste encore principalement « estudiantin ». Il y a des laboratoires qui sont nés après celui de Bologne (je pense à Urbino, Udine, Gênes et Padoue) mais la discipline continue à avoir des difficultés à s’imposer comme branche sociologique communément reconnue dans le domaine académique.

C.M.: En Italie, il y a eu une préoccupation d’affiner la méthode de recherche et d’aborder des questions ennuyantes qui concernent l’utilisation des instruments appropriés et leur fiabilité. L’engagement à raisonner par et avec les images sociologiquement, dure depuis une dizaine d’années et cela grâce au travail passionné de peu d’auteurs et à la tentative constante de mettre en pratique ou prouver des nouvelles solutions – en cherchant à maintenir une attitude sereine et constructive à l’égard des critiques et donc à comprendre les limites et les avantages de cette méthodologie. Le travail que nous avons fait et que nous continuons à faire à l’université de Milan est celui de l’expérimentation, pratique et théorique, en cherchant à travailler sur le terrain en situations de véritable recherche mais aussi pendant les contextes de formation et de didactique, où parfois il est plus facile comprendre la qualité et les limites d’une méthode particulière. Dans cette union entre sciences sociales et sciences visuelles (permettez-moi la parité), il est facile de se pencher d’un côté ou d’un autre : la recherche excessive de l’explication scientifiquement fondée ou l’interprétation et la représentation excessive d’une réalité. La capacité de trouver un équilibre et ne pas trop pencher d’un côté ou de l’autre, constitue le présupposé pour donner dignité à une pratique de recherche qui aspire à faire de l’imagination et de la créativité un point de force, à condition de savoir les intégrer avec la rigueur méthodologique et la cohérence théorique nécessaires.

F.L.R.: Pourriez-vous prendre un exemple dans vos recherches récentes de la difficulté de travailler en images, mais aussi évidemment des enjeux que cela représente : quelle démarche, quelles questions, quelle méthode, pour quel résultat ? Pourquoi l’image ici ?

F.M.: Je peux citer par exemple deux travaux. Le premier est sur le genius loci urbain, en analysant si et en quelle mesure des aspects du tissu urbain peuvent représenter et communiquer l’identité de la ville ou de la communauté urbaine. La publication nécessite 100 photographies 5 x 6 : les maisons d’édition sont terrorisées à l’idée et elles ne sont pas prête à joindre un DVD au texte. Une autre étude, réalisée avec Douglas Harper, sur la signification actuelle des symboles architectoniques du fascisme à Rome, présentée au colloque international de l’IVSA à Bologne en juillet 2010. Le fait est que la sociologie visuelle consiste en image et il nécessite : a) d’utiliser les images dans l’édition du texte ou b) d’utiliser les nouveaux médias avec le risque de résultats insuffisamment accessibles à tous. L’académie italienne n’est pas encore prête aux nouveaux médias, en particulier les générations plus anciennes qui, de toute façon, sont celles qui ont encore le pouvoir.

G.L.: Quand je propose des méthodologies visuelles pour la recherche sociologique, je dis toujours que la sociologie visuelle requière une énorme dépense de force, surtout humaine mais aussi économique, même si la numérisation est en train de diminuer sensiblement les coûts de la recherche visuelle. Les résultats sont, de toute manière, exaltants. Si nous pensons à la technique de la photo-élicitation, nous pouvons voir comment celle-ci, par rapport aux techniques d’interviews canoniques, restitue une masse d’informations qui permettent une analyse du phénomène étudié qui dépasse sa rationalisation. Les sujets interviewés manifestent nettement leurs émotions personnelles en relation aux phénomènes sociaux sur lesquelles sont invités à réfléchir. Pour ce qui concerne le travail sur le terrain, l’usage.

C.M.: Je ferais référence au travail que nous avons fait à Monstar en 2004-2005. L’image pour ce travail n’a pas été utilisée tout simplement comme recueil de données, mais aussi comme la principale inspiratrice de la recherche. Tout part d’une prise de conscience visuelle. En 2004, certains des plus importants édifices de la ville, comme l’hôtel Neretva ou les grands magasins Razvitak, sont encore complètement détruits. La découverte d’un livre photographique, Mostar from its beginning to 19925 qui propose des images de la ville pendant une de ses meilleures périodes (1982) nous stimule à réaliser un travail de comparaison photographique lors de notre courte permanence6. Pendant une semaine, nous avons produit dix re-photographies, plus une centaine d’images des contextes autour des dix édifices re-photographiés et des heures de prise vidéo de la ville en utilisant trois caméras fixes montées sur le toit d’un camion spécial7. Une fois les re-photographies élaborées et après avoir construit une exposition itinérante de vingt panneaux au format 70 x 1008, nous avons décidé, un an après, de retourner à Monstar afin de les utiliser comme instrument de photo stimuli pour des témoins privilégiés. Le choix de l’interview avec la photo stimuli a été dans ce cas particulièrement efficace parce qu’il a permis au chercheur d’affronter la question délicate de la guerre sans poser de questions directes, et cela évitait (ou au moins endiguait) dans l’interview la formation de préjugés ou la prise de distance à l’égard du chercheur. Les résultats de ce travail ont été publiés en format papier dans un volume dirigé par Marina Calloni9 tandis qu’une interface multimédiale a été développée et intègre le livre et son CD. Donc quels sont les avantages à travailler avec les images ? Cette expérience de recherche visuelle met en valeur l’aspect de la possibilité de découvrir des thématiques de recherche et des nouvelles directions. Le péril de se perdre et ne pas atteindre le but est un risque toujours présent, vu les temps et les compétences à développer. Il est nécessaire de définir d’abord le projet final, peu importe sa complexité. Le projet, qui se définit en relation avec le contexte, au-delà d’aider et de gérer ses propres ressources et efforts, permet de choisir les modalités d’enregistrement à adopter afin d’avoir à disposition un matériel « malléable » pour différentes élaborations. La présentation interactive a permis, en plus de présenter le travail de la recherche, de finaliser l’objectif préposé avec la vidéo : permettre une visite de la ville de la part de l’opérateur en donnant la possibilité au lecteur de pouvoir choisir les côtés du contexte à observer (avant, droite et gauche), en intégrant les informations visuelles avec des didascalies appropriées. Le temps que requiert le développement et l’élaboration de la recherche, joint à l’apprentissage de nouveaux instruments, représente sans aucun doute une des difficultés majeures. Mais l’enthousiasme et l’envie d’apprendre sont fondamentaux : en travaillant de cette manière, par nécessité et curiosité, nous apprenons toujours quelque chose de nouveau.

Notes

1 C’est durant cette période que des logiciels de graphisme comme Photoshop commencent à être distribués et, par la suite, les premières release de Premiere qui avaient encore besoin de machines très performantes pour donner des résultats efficients.

2 Dès sa fondation en 1975, le Centre Télévisuel Universitaire (CTU) a développé sa propre activité au service de la didactique de l’université: à partir des années 1990, l’activité du centre se transforme progressivement et il devient le Centre de technologie pour l’apprentissage. Au CTU se réalisent les premières expérimentations technologiques sur vidéodisques et certains prototypes de multimédia. Commencent à s’y développer des compétences dans le domaine de la didactique à distance à travers des moyens audiovisuels (télédidactique) et s’y affrontent les problématiques de la online education. Voir le site: http://www.ctu.unimi.it/ où il est possible trouver plus d’informations sur les projets Moebius et Urbana98.

3 LEOTTA N. (2000), Photometropolis, Milan, Le Vespe.

4 Aujourd’hui devenu le Centre de recherche visuelle, à souligner une croissante multidisciplinarité des études visuelles.

5 ANDRIC Ivo, DŽUMHUR Zuko, MUTEVELIC Ico (2004), Mostar from its beginning to 1992, 1re éd. 1982, Mostar, Mutevelic.

6 Je n’ai pas honte, et au contraire je crois que c’est une chose très intéressante, de dire que notre présence dans cette période à Mostar était due à de simples raisons touristiques, et que la passion pour la recherche visuelle a mis en route un parcours qui, au début, se proposait de réaliser une exposition photographique. Dans l’action sur le terrain commençait à se former l’idée de réaliser une présentation interactive.

7 Pour la technique de la re-photographie, voir ANZOISE Valentina, LIBERATORE Luca, MUTTI Cristiano, TORRICELLI Allegra (2005), « Rifotografie: una sintesi comparativa », in DELL’AGNESE Elena (dir.), La Bicocca e i suo territorio . Memoria e progetto, Milan, Skira.

8 L’exposition a été organisée par l’université Bicocca de Milan, le centre culturel Boldù de Venise, l’université Alma Mater de Bologne, le CNR de Bologne et la librairie Franco Angeli du quartier Bicocca à Milan.

9 CALLONI Marina (2006), Violenza senza legge: genocidi e crimini di guerra nell’età globale, Turin, UTET Università.

Pour citer cet article

Fabio La Rocca, « Sociologie visuelle, an 'italian way' ?. Entretien avec des sociologues visuels italiens », Revue française des méthodes visuelles [En ligne], 4 | 2020, mis en ligne le 15 juin 2020, consulté le . URL : https://rfmv.fr